29 – LES BIJOUX DE SUSY
Débouchant de sa porte cochère pour se rendre à pied jusqu’à la rue Monceau où, ainsi qu’il l’avait annoncé à Juve, il allait s’informer de Marie Pascal, Fandor huma l’air de la rue avec une visible satisfaction.
Après l’horrible angoisse des derniers jours passés dans la prison des Fontaines chantantes, après avoir senti la mort le coudoyer, après l’agonie lente, il lui semblait soudain extraordinairement bon de vivre, d’aller, de venir, d’être libre enfin.
Les moindres choses avaient pour lui une saveur et une couleur particulières. Le cigare qu’il fumait était d’un goût exquis, toutes les femmes jolies, les enfants gais, et tout d’aspect délicieux.
— Vrai, c’est bon, c’est bon comme tout de vivre.
Et, le col de son pardessus relevé, les mains dans les poches de son pardessus, n’ayant ni faim ni soif, ce qui lui procurait une béate satisfaction, Fandor marchait à grands pas, tirant de larges bouffées de tabac, tout souriant et joyeux.
Le journaliste, à vrai dire, n’était pas influencé d’aussi heureuse manière par de seules satisfactions physiques. S’il était content, c’était aussi, en vérité, parce qu’il devinait et pour lui et pour Juve la victoire proche, la conclusion des enquêtes certaine, l’arrestation du coupable, si ardemment poursuivi, assurée, définitive.
— Je ne peux pas me tromper à la figure de Juve, pensait-il.
Fandor ne s’avouait pas qu’il y avait une ombre à ce tableau.
Si Juve était sur la piste de Fantômas, il paraissait bien, hélas ! que le policier admettait cette fois que le redoutable bandit n’avait pas agi seul. Juve croyait, au moins en principe, à la possibilité d’une complicité.
Et ceux-là qui pouvaient être les complices, pardieu ! Fandor était bien de son avis, c’étaient… c’étaient, oui… c’étaient tous ceux qui fréquentaient la maison de la rue de Monceau, le tragique immeuble où s’était déroulé le drame… et parmi ceux-là il y avait Marie Pascal.
— Dommage ! maugréait Fandor, entraîné malgré lui à conclure qu’en bien des cas la conduite de la jeune ouvrière était étrange, soupçonnable, dommage ! elle est gentille cette petite, et si jamais il apparaît véritablement qu’elle soit coupable, force me sera bien, question de devoir et question d’honneur, de laisser les choses suivre leur cours. Cela me fera un joli rôle de mufle, car, après tout, en somme, Marie Pascal et moi…
— La concierge ?
Derrière lui une voix, la voix commune de la mère Citron, qui répondait enfin :
— La voilà la concierge ! qui qu’c’est-y qu’c’est qui me demande ? quoi c’est-il que c’est que vous me voulez ?
Fandor se retourna brusquement :
— Tiens, vous voilà, madame ? vous étiez dans votre loge ? je ne vous avais pas vue !
— J’étais dans un « racoin », expliqua Mme Ceiron, qui s’avança vers Fandor.
Ah ! si seulement le journaliste, à ce moment, eût pu se douter que l’extraordinaire Mme Ceiron, une minute auparavant, se trouvait confortablement installée dans son autre chez-elle, chez le marquis de Sérac, et que, s’entendant appeler, elle s’était laissée glisser par le fameux mât de communication jusqu’à sa loge pour répondre à l’appel du visiteur.
— Alors, c’est vous… qui appelez comme ça ? vous en faites un potin !
Et elle ajoutait :
— Enfin, je vous écoute !
— Je voudrais parler à Mlle Marie Pascal. C’est bien ici qu’elle habite, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur, mais…
— Est-elle chez elle, madame ?
— C’est pourquoi qu’c’est faire, monsieur ?
À tout hasard Fandor riposta :
— Pour lui passer une commande.
— Oh ! alors, si monsieur veut me la laisser…
— Mais pourquoi donc, madame ? Mlle Marie Pascal n’est pas chez elle ?
— Non, monsieur.
— Eh bien, va-t-elle être longtemps absente ? Le savez-vous, madame ?
— Ma foi, ripostait la concierge, je pense que oui…
Déjà Fandor s’apprêtait à tourner les talons, vexé du contretemps, il ajouta :
— Bon… bon… madame, je repasserai ce soir vers les six heures ; je pense que je la trouverai ? j’ai besoin de la voir personnellement… pour de petits détails…
— Non, monsieur, je ne crois pas que vous la trouviez…
— Allons donc ! Et pourquoi ?
— Elle est comme qui dirait à la campagne…
Fandor soudain s’étonnait. Il interrogea :
— À la campagne ?
— Je crois, oui…
Brusquant les choses, Fandor repoussa la grosse Mme Ceiron dans sa loge, déclarant :
— Entrons donc un instant chez vous, madame, voulez-vous ? J’ai deux mots à vous dire.
— J’ouvre tous mes yeux et je suis tout oreille, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Voici, madame. Je ne viens pas pour une commande…
— Ah ! je m’en doutais !
— N’est-ce pas ? Eh bien ! madame, je viens de la part de Juve. Vous le connaissez ?
— Le policier ?
— Oui, madame, le policier. C’est lui qui m’envoie.
— Mais qu’est-ce qu’il me veut, seigneur ?
— Il ne vous veut rien, madame, mais il m’a chargé de diverses commissions à faire à Mlle Marie Pascal. Par conséquent, dites-moi de manière très précise quand, où et comment je pourrai la rejoindre.
— Ah ! déclarait-elle, bien sûr que j’en aurai une jaunisse ! j’ai perpétuellement les sangs qui tournent à l’envers ! Il n’y a pas moyen que je dorme tranquille, et avec cela, après toutes ces affaires dans le quartier, on finira par mal me considérer. Comment voulez-vous-t’y, mon bon monsieur, que j’vous dise où c’est qu’vous la rejoindrez, la petite ? Je n’en sais rien, moi.
Fandor insista :
— Voyons ! voyons, madame ! Quand Mlle Marie Pascal est-elle partie, où est-elle allée ?
— Moi, je suis pure comme un agneau, dans toutes ces affaires-là, monsieur. Je vous jure sur ma défunte pauvre mère – et pourtant j’voudrais pas qui lui arrive de se retourner dans son cercueil – j’vous jure que je n’ai rien fait du tout qui soit digne d’observation… ah, mais non, j’connais mon devoir… ce que je dois et puis voilà tout ! c’est comme ça que j’ai toujours vécu, et qu’à quarante-sept ans passés, y a rien ni personne à dire sur ma vertu…
Agacé, Jérôme Fandor affirma :
— Mais je ne vous parle pas de votre vertu, madame Ceiron…
— C’est qu’aussi vous m’dites comme ça que je dois bien savoir des choses… alors que je ne sais rien.
— Mais, madame…
— Et puis, tenez, après tout, j’aime encore mieux vous dire toute l’exacte vérité… Comme ça, eh bien, vous ne pourrez pas m’en vouloir, ça vaut mieux.
— Mais oui, madame, poursuivait Fandor avec une inlassable patience, dites-moi donc exactement ce que vous savez ?
— Eh bien ! voilà, c’est comme qui dirait hier, là, juste comme j’vous parle… juste comment c’est qu’nous sommes en ce moment, la petite m’a dit : « Madame Ceiron, toutes ces histoires-là, ça commence par m’inquiéter. Y a tout l’temps des policiers qui viennent me voir, qui me posent des tas de questions du diable, qui me croient ou qui ne me croient plus. J’ai retrouvé une chemise, et puis elle est disparue. J’ai vu le roi, et puis, c’est plus l’même roi… enfin, quoi ! c’est des fourbis pas clairs. Alors, qu’elle m’a dit comme ça, comme je n’veux pas avoir d’histoires et que toutes ces affaires-là ça m’ennuie, je fais ma malle et je m’en vais.
— Hum ! répondit Fandor, qui ne voulait pas se compromettre. Et alors ?
— Et alors, moi, naturellement, j’me suis dit : « Ça, c’est le plus étrange de tout !… la voilà maintenant qui s’en va ? C’est louche ! Mais, n’est-ce pas, moi, monsieur, vous comprenez bien que je ne pouvais pas l’empêcher de partir si elle le voulait ?… elle a un terme d’avance… alors j’y ai dit : « Vous voulez partir ? eh ben ! partez, ma petite ! Quand c’est-y qu’on vous reverra ? » « Je ne sais pas, madame Ceiron. » « Bon ! que je lui ai répondu encore un coup, eh ben ! quand vous reviendrez, vous reviendrez ! » Et voilà tout, monsieur, voilà tout.
— Vous n’avez aucune idée, madame Ceiron, où Marie Pascal a pu se retirer ? A-t-elle quitté Paris ?
— Probable ! probable qu’elle a quitté Paris… sans cela elle n’aurait pas emporté sa malle ! et puis… j’crois bien qu’elle a dit au cocher de son fiacre : « Cocher, à la gare Montparnasse » cela voudrait insinuer qu’elle est partie à la campagne !
— La gare Montparnasse ?
— Eh oui !
— Et vous ne voyez pas, madame Ceiron, où elle a pu s’en aller par la gare Montparnasse ? Elle n’a pas, par hasard, de la famille, des amis en province ?
Mme Ceiron tapait dans ses mains joyeusement :
— Ah ! ça c’est fort… Si, justement, vous avez une bonne idée ! elle a de la famille quelque part par là, je ne sais pas du tout où, mais sûrement on va dans son pays par la gare Montparnasse. C’est toujours par cette gare qu’elle partait en vacances.
De plus en plus anxieux, Jérôme Fandor se demandait comment diable retrouver la fugitive.
— Parbleu, madame Ceiron, si Mlle Marie Pascal a de la famille en province, elle devait recevoir des lettres de ses parents… Peut-être qu’en cherchant dans ses affaires on en retrouverait… Vous avez la clé de sa chambre ?
— Oui, oui, j’ai la clé : voulez-vous-t’y monter ?
— Oui, madame Ceiron, je m’en vais perquisitionner dans sa chambre ; coûte que coûte, il faut que nous découvrions un indice de l’endroit où elle a pu s’enfuir !
***
Jérôme Fandor avait éprouvé une véritable émotion en pénétrant dans la chambrette de la jeune ouvrière.
Rien dans la chambre, d’ailleurs, n’aurait pu faire croire à quelqu’un qui n’aurait pas été prévenu que Marie Pascal était en voyage pour longtemps. L’ordre minutieux qui régnait n’indiquait point un départ précipité. On eût cru à la vérité que l’ouvrière était sortie une heure avant et qu’elle allait rentrer.
Mais, hélas ! Fandor ne pouvait garder aucune illusion.
S’il venait perquisitionner dans cette chambre de Marie Pascal, c’est que Marie Pascal, probablement complice de Fantômas, probablement sur le point d’être arrêtée par Juve, avait été acculée à la fuite.
— Voyons, vous allez m’aider, madame Ceiron. Voulez-vous regarder dans cette grande armoire, si vous trouvez des paquets de lettres, des cartes postales, n’importe quoi d’intéressant ?
— C’est ça, monsieur. Et vous, vous allez regarder dans ce petit secrétaire ?
— Oui, je vais fouiller ce petit meuble.
Fandor commença aussitôt d’inspecter minutieusement les papiers que Marie Pascal avait laissés dans le meuble qui lui servait de bureau.
— Vous ne trouvez rien, madame Ceiron ?
— Rien du tout, monsieur, et vous ?
Mais, pendant qu’il questionnait la concierge, Fandor avait, se servant d’une de ses propres clefs qui s’adaptait à la serrure et forçant quelque peu, réussi à entrouvrir le dernier tiroir du meuble.
— Bougre, murmura-t-il, ah ! bougre de bougre !…
Ce qu’il regardait maintenant avec des yeux dilatés par l’effroi, c’étaient des bijoux, une bague, une broche, des boucles d’oreilles et puis aussi une clef, une grosse clef d’appartement, une clef commune, ordinaire…
Ces bijoux étaient trop beaux, ils avaient trop de valeur pour appartenir à Marie Pascal. C’étaient des bijoux volés.
Certains de ces bijoux, Fandor les avait vus, remarqués, admirés, c’étaient ceux que portait Susy d’Orsel, le soir tragique où il avait soupé chez elle en compagnie du roi, où quelques minutes après, la malheureuse trouvait la mort dans de si terribles circonstances.
— Nom de Dieu ! jurait tout bas Fandor, cependant que Mme Ceiron continuait à tout bouleverser dans l’armoire de Marie Pascal, sans avoir l’air de soupçonner que le journaliste venait de faire une inquiétante trouvaille.
En y songeant, il se répondait :
— Mais c’est clair, c’est indiscutable. Marie Pascal a gardé ces bijoux qui peuvent constituer des charges compromettantes entre les mains de quiconque pour les faire retrouver, par Juve, je suppose, sur telle ou telle personne, comme elle a voulu faire retrouver, une fois déjà, dans le linge du marquis de Sérac, la fameuse chemise de femme… Et cette clef, la clef de l’escalier de service ouvrant la porte de l’appartement de Susy d’Orsel, est assurément destinée au même usage… Ah ! nom d’un chien, j’arrive à temps ! je retrouve cela à temps. Que va dire Juve ?
Il ne fallait pas perdre une minute. Il fallait aviser de toute urgence…
Jérôme Fandor se leva :
— Madame Ceiron, déclara-t-il, je vois que nous n’arriverons à rien en procédant ainsi, je m’en vais donc faire autrement. Vous ne sortez pas ce soir, n’est-ce pas ?
— Non, monsieur.
— Eh bien, je reviendrai peut-être vous voir vers les dix heures du soir avec mon ami Juve.
— Bien, monsieur… très bien… Vous n’avez rien découvert, n’est-ce pas ?
— Rien du tout, affirma Fandor.
Le journaliste descendit l’escalier, sans se douter que derrière lui l’extraordinaire personnage qu’était Mme Ceiron faisait une grimace de satisfaction.
— Il n’a rien trouvé, pensait l’énigmatique personne, n’empêche qu’il est tout pâle et – ajoutait-elle après un coup d’oeil au petit meuble – qu’il a parfaitement raflé tout ce que j’avais mis dans ce tiroir, allons, il est moins fort que Juve, et puis après tout je m’en moque, je les tiens tous les deux.